Silence ça tourne : Laëtitia CARTON

La réalisatrice Laëtitia Carton pose depuis une dizaine d’années son regard perçant sur des sujets rares, qu’elle dévoile dans un doux cri intime et positif. Spécialiste des films documentaires, cette réalisatrice de l’émotion et de la sensation livre des films de connexion universelle, qui donnent une furieuse envie de vivre ! Rencontre avec cette vichyssoise de cœur qui fait briller son nom et ses films au firmament des grands talents.

Où est né votre amour des images et des histoires racontées ?

Je ne sais pas… J’ai toujours aimé, gamine, faire des spectacles et écrire des chansons. Ma mère travaillait à la crèche de l’hôpital de Vichy et j’avais de supers éducatrices spécialisées, dont madame Pillia qui était une adepte des pédagogies nouvelles et alternatives Montessori ou Stern, qui prônent l’autonomie et l’expression de l’enfant. Baigner dans cet univers-là dans les années 70 m’a sûrement ouvert l’esprit ! J’ai aussi fait de la danse avec la chorégraphe Janick Soyer à Vendat, qui fut importante dans le développement de mon expression par la danse contemporaine. Mes profs de l’école Beauséjour, et du collège Jules Ferry, m’ont aussi beaucoup apporté comme Robert Liris, professeur d’histoire-géo.

Quels sont vos souvenirs marquants de Vichy ?

Un des plus marquants qui reste gravé, c’est celui du Carnaval de mon enfance avec les brelauds. J’avais beaucoup de chance, car mon père travaillait au sein des ateliers municipaux de Vichy où il était aussi concierge. Ça faisait partie de mon année de préparer mon costume, d’aller voir l’avancée des chars et d’attendre le carnaval de Vichy. Je trouve que ça manque beaucoup… J’aimais beaucoup aussi aller dans les parcs en bord d’Allier, à la pataugeoire et au Parc du Soleil. Avant que cela devienne un centre de loisirs, il y avait plein de jeux. Vichy, c’était aussi beaucoup le cinéma. On allait au Tivoli, au Pax… Ma vie d’ado tournait déjà beaucoup autour du 7ème art.

Quel a été votre parcours jusqu’à la réalisation ?

Au lycée de Presles, je ne suivais pas d’option artistique, car je voulais plutôt être éducatrice spécialisée. Je suis partie ensuite un an en Allemagne pour prendre l’air et aller voir ailleurs si j’y suis. Je suis retournée à Clermont pour suivre un DEUG de psycho. J’avais des envies de cinéma, mais une première expérience de tournage m’avait rebutée, par la forte hiérarchie qui règne sur beaucoup de plateaux. Je me suis dit, si c’est ça le cinéma ça ne me fait pas très envie. Un jour, en passant devant l’École des Beaux-Arts de Clermont, j’ai vu une affiche indiquant le concours d’entrée. Je ne sais pas ce qui m’a pris alors que j’étais en 2ème année de psycho, j’ai monté les 3 marches, je me suis inscrite et j’ai eu le concours la semaine d’après. Je m’y suis tellement sentie bien que j’ai fait un cursus complet de 5 ans puis un post-diplôme à Lyon. Mon chemin était alors celui de l’art contemporain et je faisais des expositions. C’est Jean-Pierre Rehm, directeur du Festival international de cinéma de Marseille (FIDMarseille) qui m’a emmené à rencontrer le cinéma documentaire et des réalisateurs. C’est en 2003, devant le film d’Arnaud Des Pallières « Disneyland, mon vieux pays natal », que je me suis dit : « c’est ça que je veux faire »,  car ce cinéma est à la croisée aussi avec les arts plastiques. J’ai alors suivi le master de réalisation documentaire en 2004 : pendant un an, j’ai vécu avec 12 étudiants dans un village d’Ardèche, Lussas, où on vit, on mange, on dort documentaire,  avec des professionnels qui viennent nous accompagner.

Vous proposez des thèmes très variés, la BD, la maladie, le monde de la surdité, les bals trad qu’est-ce qui vous inspire ?

Je ne choisis pas des thèmes. Il y a très peu de différences entre ma vie et mes films, les uns inspirent les autres et ça forme un tout. Je ne me dis pas « Ah tiens sur quel thème je vais travailler ? », c’est parce qu’il se passe des choses dans ma vie que j’ai envie d’en faire un film. « La Pieuvre », mon premier long-métrage parle de mon test présymptomatique de la maladie de Huntington, présente dans ma famille et de la manière dont nous le vivons avec mes cousins et tante. « Edmond, un portrait de Baudoin », c’est le portrait d’un ami très cher.  « J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd », répondait aussi à une urgence : parler de la culture sourde en 2016 en France.  J’ai beaucoup d’amis sourds – dont Vincent sourd et gay – et j’ai eu envie de lui donner des nouvelles de son pays. Les bals eux font partie de ma vie depuis cette rencontre avec les Brayauds à côté de Riom il y a 25 ans. Depuis, j’avais toujours eu envie d’en faire un film.

Nominé à Cannes puis aux César, « Le Grand Bal », tourné à Gennetines dans l’Allier, emballe le cœur des spectateurs et des pros comment expliquez-vous cela ?

C’est un film joyeux, il y en a peu et la joie est contagieuse. C’est exactement ce que je voulais faire passer avec ce film. On a besoin dans notre monde de choses qui nous mettent du baume au cœur et de l’espoir. J’ai du mal avec les films, qui lorsque la lumière se rallume, nous laissent avec une grande impuissance, ou de la colère, et dont on ne sait que faire. Le cinéma, selon moi doit donner envie de vivre et d’agir plutôt que de nous déprimer ou nous rendre impuissants.

Des projets ou envies pour demain ?

Oui, j’ai envie d’écrire un prochain long métrage qui va parler du polyamour. Il y a tellement d’idées reçues sur ce mode de vie et ces amours multiples, que j’ai envie de le représenter et de lui donner une place au cinéma. J’ai aussi écrit un documentaire sur Vichy il y a quelques années et qui devrait finir par se réaliser. C’est un documentaire sur mon rapport à la ville et ce moment où j’ai ré-appris à aimer Vichy, et à y retourner, après l’avoir quittée à 18 ans. C’est un peu une réconciliation avec ma ville natale.

+ d’infos sur son site : www.laetitiacarton.net

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