Elle est passée par ici : Magali DANIAUX x Cédric PIGOT

Daniaux / Pigot, XX0019 und Motto, Schulz and Leary… Qui êtes-vous ?

Hahaha! Oui bon, c’est un peu schizophrénique mais nous avons une activité débordante et c’est tout à fait réjouissant. Notre pratique concerne essentiellement les arts visuels mais pas que… Nous écrivons de la poésie (UV et The Diluted Hours, deux ouvrages parus aux Éditions Supernova), nous performons sous le nom XX0019 und Motto une sorte de poésie visionsonic incantatoire ou, vraiment plus tard dans la nuit, des sets techno sauvages dans des lieux où ça arrache sur dancefloor. Enfin, nous avons fondé une maison d’édition, UV Éditions, qui se concentre sur la publication d’essais dans les domaines de la théorie de l’information, la philosophie des techniques et l’anthropologie des médias, la théorie queer, le cinéma, l’éthique et l’animalisme.

Installations, performances, expériences artistiques, édition… comment expliqueriez-vous votre travail en quelques mots ?

Nous sommes des artistes chercheurs arpenteurs. Une part importante de notre travail est dédiée à la recherche. Nous sommes des artistes de terrain et nos projets se développent sur les mêmes territoires sur de longues périodes. Notre œuvre est marquée du double sceau de l’expérimentation et de la performance. Notre approche est polymorphe et transdisciplinaire. Nous aimons travailler à la frontière de différents médias où opère la friction entre les disciplines ; nous y trouvons les zones de liberté qui nous conviennent, parfois à la limite de la matérialité : poésie, son, recherche olfactive, scientifique et technologique. Cela nous a permis de collaborer avec des chercheurs d’autres domaines : biologie, archéologie, neurosciences, architecture.



Plus concrètement, depuis 2010 nous avons développé un cycle d’oeuvres consacrées aux étendues arctiques (au nord de la Norvège à la frontière russe, à Svalbard et en Alaska), qui abordent des problématiques liées au changement climatique, les questions économiques, politiques et géostratégiques, le développement urbain, la gestion des ressources fossiles et alimentaires, l’archéologie et la géologie, les stratégies végétales. Cette recherche se matérialise sous différentes formes : expérience en réalité virtuelle, objets, vidéos, photographies, pièces sonores ou performances.

Plus récemment nous avons travaillé avec le duo d’architectes norvégien Stiv Kuling, cela à donné lieu à plusieurs expositions, une à Paris et deux en Norvège. Ce qui nous a rapproché c’est l’expérience d’un territoire commun que ce soit en Arctique ou à Fez au Maroc où nous avons tous les quatre travaillé. Nous partageons les mêmes problématiques liées au territoire, aux ressources et aux enjeux climatiques. Nous avons trouvé des espaces partagés de réflexion, l’humain et son environnement sont au centre de nos échanges.

Quant à UV notre maison d’édition, nous l’avons créée car cela nous a semblé aller du même élan que notre production artistique, et au-delà de l’expérience esthétique nous souhaitions partager de la pensée.

Pourquoi avoir choisi de travailler en duo ?

Oulala, le truc c’est qu’on n’a pas vraiment choisi, c’est arrivé. Notre rencontre à la vie comme dans l’art c’est d’abord une histoire d’amour. On vit ensemble, on travaille ensemble et c’est une grande joie, nous y prenons beaucoup de plaisir.

Où puisez-vous votre inspiration ?

De nos lectures, du monde qui nous entoure, de nos discussions… C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, au départ c’est surtout une intuition.

Magali, tu es née et tu as grandi à Vichy, quels souvenirs (ou anecdotes), artistiques ou non, en gardes-tu ?

J’habitais au 12 place d’Allier dans le Vieux Vichy et je passais mes après-midi à bidouiller mes vieux synthés, pédales d’effets cheap ou autre pour les transformer en noise-machines de guerre. J’étais bien branchée italo-disco et j’aimais aller chercher de l’eau directement à la fontaine des Célestins, en bas de la maison. Un jour, j’y ai croisé Cindy Sherman dont le regard m’a fait soudainement renaître au bord du précipice d’une carrière vers Ébreuil. J’ai sauté dans l’eau turquoise pour me retrouver à Paris où a commencé le reste de ma vie.

* Une artiste et photographe américaine contemporaine, modelant son corps grâce à différents artifices.

Si vous deviez faire de notre ville un comics, quel en serait le titre et/ou le héros ?

Lokipu, l’histoire d’un colosse qui arborerait le masque d’un catcheur mexicain plongeant dans les bas-fonds de Vichy livrée au crime, à la corruption et aux pires coiffeurs du monde. Les fans reconnaîtront…

Vous nous aidez à décrypter la couv’ ?

Une photographie prise sur la Station de Recherche Internationale de Ny-Ålesund à Svalbard, l’endroit habité le plus au nord du monde. Nous nous y sommes rendus pour installer une caméra nous ouvrant une fenêtre en direct sur un paysage qui n’est pas celui de la couverture. La caméra est installée depuis 2013 et nous avons une collection, un fonds documentaire, de centaines de vidéos qui s’enregistrent à chaque fois que le détecteur de mouvement de la caméra se déclenche par le vol d’un oiseau, des rafales de neiges soulevées par le vent, la présence humaine révélée par les rayons de lumière des phares des véhicules de la station, lasers blanc balayant le paysage plongé dans le noir (et c’est le cas 24h/24h pendant plusieurs mois l’hiver), un insecte qui se colle à la lentille, le soleil qui apparaît brutalement au passage d’un nuage, les oies sauvages… Le temps, les années, les saisons qui passent, nous ne savions encore pas trop où allait nous mener ce travail jusqu’à ce qu’on décide d’en faire le corpus d’apprentissage d’une intelligence artificielle sur laquelle nous sommes en train de travailler.

La photographie qui illustre la couverture nous l’avons choisie car il nous semble qu’elle amène un autre genre de réflexion. Quand nous la regardons, nous nous demandons si ce paysage est réel, on dirait plutôt un décor ou une image de synthèse et, à l’avenir, c’est bien ce qu’il nous restera des blancs déserts Arctiques puisque blancs ils ne seront plus, la glace fond, c’est une réalité et pire encore, le sol se dérobe puisque le permafrost fond aussi. C’est donc une sorte d’image d’Épinal de l’Arctique alors que ces régions s’industrialisent à vitesse grand V.
Épinal, un mal dont souffre aussi notre bonne vieille ville, encore recroquevillée sur les ors de son passé et de ses palaces, il faut bien le dire.

Quels sont vos projets, actuels et futurs ?

Comme nous l’avons évoqué plus haut, nous développons une intelligence artificielle qui envoie par SMS une sorte d’oracle, un court poème, à chaque fois qu’un événement se produit devant notre caméra à Svalbard. Pour dire la vérité pour l’instant c’est beaucoup de travail d’intelligence artificielle artificielle, c’est à dire du travail d’humain, mais on commence à obtenir des choses qui nous plaisent, disons que c’est encore en phase de test mais on ne pourrait être mieux entourés puisque nous développons ce projet avec Guillaume Dumas, ingénieur centralien et docteur en neurosciences cognitives, qui travaille au sein de l’équipe de Génétique Humaine et Fonctions Cognitives du département de neurosciences de l’Institut Pasteur, et avec Nicolas Montgermont artiste et développeur, qui s’intéresse à la réalité́ des ondes dans l’espace, à la manière dont elles se déplacent et se transforment ainsi qu’aux énergies gravitationnelles et sidérales, tout ceci au travers du double prisme de l’astronomie et de l’astrologie.

Côté éditions, “Le Cinéma des Animaux” de Camille Brunel est paru le 25 octobre dernier, c’est un livre qui vous donnera envie de voir des films ! Un bestiaire cinéphilique, une enquête critique sur les animaux dans le cinéma. Libérés du carcan de l’anthropomorphisme, reconsidérés par les nouvelles théories animalistes, les animaux ont cessé de n’être que machines à spectacle ou matière à métaphores. La critique se devait d’accompagner cette apparition de masse, à l’œuvre entre autres chez Steven Spielberg, Alejandro Inarritu, Andrea Arnold ou Alain Guiraudie. Pour retrouver les animaux, il faut revoir leurs films nous dit Camille Brunel.

Enfin, en mars, nous éditons une anthologie sur Tetsuo Kogawa, père du mouvement Mini FM japonais et du radioart. Autour de la première traduction française du dernier livre autobiographique de cette figure majeure des arts sonores expérimentaux et de la création radiophonique, l’ouvrage articulera des contributions d’artistes et théoricien(ne)s internationaux : Félix Guattari, John Duncan, Elizabeth Zimmerman et Pali Meursault. Il s’agit avec cette publication d’apporter un éclairage sur une œuvre singulière et radicale, et de conférer au “radioart” de Tetsuo Kogawa une place centrale dans l’histoire des arts médiatiques et de la réflexion critique sur les technologies et la communication.

Vous qui êtes également éditeurs, quel regard portez-vous sur un magazine local gratuit comme le nôtre ?

C’est une belle initiative de vouloir fédérer une communauté autour d’un publication et si cela dynamise le tissu social c’est encore mieux. C’est le modèle économique plutôt qui nous questionne, la gratuité. Il y a cet adage assez récent, apparu avec Internet et le développement des réseau sociaux : « si c’est gratuit, c’est que c’est toi le produit ». C’est ici, il nous semble que la réflexion est à mener avec les annonceurs sur la publicité pour éventuellement aller au delà des sempiternelles demi ou pleine page de pub.

+ d’infos sur leurs sites : daniauxpigot.com | uveditions.com

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